Dialogue entre Gerhard Richter et Marcel Duchamp

(Reprise d’un travail universitaire)

Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier n°2, 1912, 147 x 89,2 cm, Huile sur toile, Philadelphia Museum of Art, Philadelphie, Etats-Unis.

Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier n°2, 1912, 147 x 89,2 cm, Huile sur toile, Philadelphia Museum of Art, Philadelphie, Etats-Unis.

 » De toute manière, à partir de 1912, j’ai cessé d’être un peintre au sens professionnel du terme  » ( 1)

C’est ce que déclare Marcel Duchamp (1887-1967) suite à la réalisation de la seconde version du Nu descendant un escalier (1912). Après avoir été refusée au Salon des Indépendants de Paris en 1912, l’œuvre est exposée à l’Armory Show à New York (en 1913) où elle suscite le scandale. Elle donne chair à une volonté de rupture avec l’art pictural : le médium est perçu comme vain et désuet.  Or c’est à ce tableau, considéré comme le symbole d’une radicalité avant-gardiste, que le peintre Gerhard Richter (né à Dresde en 1922) décide de se confronter. formé en Allemagne de l’Est où l’art était asservi  à la propagande d’Etat, Richter rejoint l’Allemagne de l’Ouest en 1961 pour étudier à l’Académie de Düsseldorf entre 1961 et 1964. Dès 1962-63, il élabore ce qu’il nomme des « photo-peintures », soient des peintures qui s’inspirent directement de photographies. Ema (Nu sur un escalier) de 1966, se réfère à ce procédé. Elle fut conçue suite à la rétrospective de Marcel Duchamp, qui eut lieu en 1965, et que l’artiste allemand voit  au Museum Haus Lange de Krefeld. Il nous livre alors une toile qui incarne un discours critique sur la conception duchampienne de l’art pictural. Nous nous concentrerons donc sur la façon dont Richter parvient à s’extraire de l’aporie formelle dans laquelle Duchamp avait enfermé la peinture en la confrontant au médium photographique.

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La Nuit, Ferdinand Hodler

Reprise d’un travail universitaire
Image       La Nuit/Die Nacht, 1889-1890, huile sur toile, 116 x 299 cm, Berne, Kunstmuseum.

   Réalisé en 1889-1890, le tableau La Nuit suscite lors de sa première exposition, en Févier 1891 au Musée Rath de Genève, une véritable incompréhension chez les contemporains du peintre. Alors que l’œuvre avait été unanimement sélectionnée par le jury pour intégrer l’exposition, elle s’en voit retirée peu de temps après sous le motif du respect de la bienséance et de la moralité publique. « Mr Hodler voit laid », œuvre « lubrique » ou « immorale », tels furent les qualificatifs utilisés à son encontre. Non préparés au vocabulaire esthétique employé par Hodler, c’est davantage la façon de représenter le sujet que le thème illustré qui choqua le public et la critique de l’époque.

   Avant de débuter l’étude même de l’œuvre, il est nécessaire de rappeler la grande nouveauté apportée par les peintres au XIXe siècle. Alors que les siècles précédents étaient caractérisés par la quête toujours grandissante d’une représentation naturaliste – à comprendre dans le sens de fidélité à la réalité – le XIXe voit se démultiplier chez les peintres la volonté d’utiliser le médium pictural comme le vecteur de leurs sensations, émotions et sentiments. La Nuit, nous allons le voir, en est la parfaite illustration. Lire la suite

Whistler : peinture et poésie

Whistler, nocture en bleu et or, 1872-5

Whistler, nocturne en bleu et or, 1872-75, huile sur toile, Tate, Londres.

(Reprise d’un travail universitaire)

« Ce que le tableau représente ? Cela dépend de celui qui le regarde».

Ces propos, Whistler les tient lors d’un procès qui l’oppose à Ruskin, célèbre critique d’art de l’époque, en 1878.
En effet, cette même année Whistler exposait certaines de ses Nocturnes, lesquelles inspirent à Ruskin des propos que l’artiste juge insultants : le critique accuse l’artiste d’avoir jeté un pot de peinture à la face du public. Whistler lui intente alors un procès qui fera grand bruit. L’avis de Ruskin est en effet largement partagé par ses contemporains : loin d’apprécier la poésie qu’on lui reconnait aujourd’hui ils n’adhèrent pas à la nouvelle esthétique mise en place par l’artiste. Une esthétique notamment incarnée par l’œuvre Nocturne en bleu et or le vieux pont de Battersea, fer de lance du procès.

Quels sont les principes de cette nouvelle esthétique et pourquoi fut-elle aussi âprement rejetée par ses contemporains ?

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La belle Ellis

(reprise d’un travail universitaire)

Otto Dix, Ellis, aquarelle, 1923

Otto Dix, Ellis, aquarelle, 1923

Premier article, premier essai, et aujourd’hui on vous propose une étude d’œuvre. J’en ai choisi une particulièrement belle pour marquer le coup, une aquarelle d’Otto Dix, Ellis de son petit nom.

Une œuvre assez agressive….mais qu’en est-il ?

L’inconnue, tronquée au niveau du bord inférieur, la silhouette détourée par un noir bleuté, s’en retrouve projetée vers le spectateur.  Elle, ou plutôt ses vêtements, occupent toute la composition, envahissant littéralement le champ de l’image. Ces accessoires sont ceux d’une élégante : chapeau, boa, et un voile d’une grande délicatesse.
Il s’agit en fait d’un dessin aquarellé, et Dix en fait une utilisation bien particulière… Les traits du visage et les boucles sont réalisés au crayon, la feuille est ensuite mouillée et le papier absorbe les pigments que Dix a grossièrement déposés, à la manière d’un buvard. C’est ce qui permet à Dix de suggérer l’aspect duveteux et vaporeux des accessoires, du boa. S’il désire apposer une nouvelle couleur il remouille sa feuille. Seuls certains détails sont effectués à sec et donnent l’impression que l’aquarelle, sèche, a adhéré inégalement aux grains du papier.
Cette technique de l’aquarelle chez Dix induit forcément des contrastes entre zones floues et nettes. Les vêtements relèvent plutôt des premières tandis qu’à l’inverse, le corps, et surtout le visage, relèvent du trait : ferme, violent, tourbillonnant il vient dessiner un corps maigre et un visage fin et creusé qui contrebalancent l’opulence des vêtements. Lire la suite