La Nuit, Ferdinand Hodler

Reprise d’un travail universitaire
Image       La Nuit/Die Nacht, 1889-1890, huile sur toile, 116 x 299 cm, Berne, Kunstmuseum.

   Réalisé en 1889-1890, le tableau La Nuit suscite lors de sa première exposition, en Févier 1891 au Musée Rath de Genève, une véritable incompréhension chez les contemporains du peintre. Alors que l’œuvre avait été unanimement sélectionnée par le jury pour intégrer l’exposition, elle s’en voit retirée peu de temps après sous le motif du respect de la bienséance et de la moralité publique. « Mr Hodler voit laid », œuvre « lubrique » ou « immorale », tels furent les qualificatifs utilisés à son encontre. Non préparés au vocabulaire esthétique employé par Hodler, c’est davantage la façon de représenter le sujet que le thème illustré qui choqua le public et la critique de l’époque.

   Avant de débuter l’étude même de l’œuvre, il est nécessaire de rappeler la grande nouveauté apportée par les peintres au XIXe siècle. Alors que les siècles précédents étaient caractérisés par la quête toujours grandissante d’une représentation naturaliste – à comprendre dans le sens de fidélité à la réalité – le XIXe voit se démultiplier chez les peintres la volonté d’utiliser le médium pictural comme le vecteur de leurs sensations, émotions et sentiments. La Nuit, nous allons le voir, en est la parfaite illustration.

La mort
   
Confronté dès son plus jeune âge au décès des membres de sa famille (père, mère, frères et sœurs), Hodler demeure tout au long de sa vie marqué par une angoisse phobique de la mort et par son caractère imprévisible. En témoigne, l’annotation au dos de sa toile « Plus d’un qui s’est couché tranquillement le soir ne s’éveillera pas le lendemain matin » (phrase tirée d’un poème de Charles-François Ponsard).

La dimension autobiographique de l’œuvre est avant tout perceptible ici au travers de sa propre mise en scène. Les traits du visage d’Hodler ont effectivement été identifiés chez le personnage représenté au centre de la toile. Il illustre avec intensité sa crainte d’être brusquement saisi par la mort. En témoignent la crispation de ses muscles faciaux et la tension dans ses bras alors qu’il tente de repousser la créature drapée de noir. D’autres éléments tels que la représentation des corps et le lieu où ils reposent, renforcent l’atmosphère pesante et cauchemardesque de la toile. Ceci est notamment dû à la palette chromatique utilisée. Sombre et restreinte, elle évoque la morosité de son quotidien. Les tons noirs, bleus foncés, gris de même que les bruns et les beiges inondant la toile, intensifient l’aspect dramatique de la scène. En outre, les tonalités verdâtres et bleutées apposées sur les corps ne sont pas sans rappeler celles d’un cadavre.

Par ailleurs les roches massives, la végétation frêle et desséchée et la mince ouverture sur le ciel qui composent la scène lui confèrent une dimension irréaliste. Ne reflétant aucune indication de lieu et de temps, le caractère impersonnel et intemporel de la scène désoriente le spectateur en créant chez lui le malaise.

Le dilemme amoureux
   
La période de sa vie qu’Hodler illustre dans La Nuit est particulièrement tourmentée puisqu’il la partage entre deux femmes, Augustine Dupin et Bertha Stucki. La première lui a donné un fils, Hector, la seconde devient peu de temps après sa jeune maîtresse. Un déchirement émotionnel qui se traduit notamment ici par une démultiplication de sa personne. En effet, les trois autres figures masculines présentes ne sont ni plus ni moins que des doubles de lui-même. Ce parti-pris lui permet d’exprimer avec encore plus d’exactitude la complexité des sentiments ressentis face à cette situation.
Dans le groupe en haut à gauche, il se représente aux côtés des deux femmes aimées. Sa position, face contre terre et poing serré, traduit son incapacité à trouver le sommeil à cause de ce dilemme amoureux. En haut à droite, l’attitude plutôt sereine du personnage est en totale opposition avec l’état précédent. C’est une probable représentation du songe salvateur. De même, en bas à gauche Augustine Dupin est représentée dans une position de repli et de protection, elle incarne le sommeil certes, mais surtout la solitude. Une illustration en opposition avec les deux autres personnages en bas à droite qui incarnent quant à eux la vision d’un amour parfait.

Représenter l’irreprésentable ?
    Le titre même de l’œuvre peut dérouter puisque la nuit est seulement suggérée par le sommeil des personnages et la noirceur des draps. Alors que la forte luminosité et le ciel bleuté semblent pourtant indiquer que la scène se déroule en plein jour Hodler cherche en réalité à rendre ici un « ensemble d’impressions de la nuit ». Probablement perçue par Hodler lui-même comme étant le moment où ressurgissent les questionnements obsédants que sont pour lui l’amour et la mort (écho au thème d’Eros et Thanatos), la nuit lui permet aussi d’unifier ces deux problématiques en une seule représentation.
Dans cette œuvre le peintre tente de mettre en image un état psychologique et des sentiments éprouvés avec un maximum de clarté. Comme le démontre la citation suivante, Hodler souhaite offrir à la vue du spectateur tous les éléments nécessaires à sa compréhension instantanée.
« La signification intime de mes œuvres est représentée directement par la ligne, la composition et la couleur, il n’y a rien à deviner, il n’y a qu’à voir. Je ne suis ni allégoriste, ni symboliste car mes œuvres ne représentent rien de surnaturel, d’invisible qu’il faille expliquer, ce n’est que la vérité telle que je la vois. Je suis un synthétiste. »
La dimension extrêmement épurée de la toile tient d’un parti-pris esthétique et d’influences qu’Hodler revendique. En effet, il se considère comme un peintre synthétiste et se place dans le sillage des peintres de Pont-Aven tels que Gauguin et Bernard. Comme eux, il prône l’importance de la ligne : il esquisse avec justesse les formes en donnant l’impression que chaque ligne est essentielle. Il évacue par ce biais là tout détail superflu qui viendrait perturber la compréhension de l’œuvre. De même Hodler à la manière d’un Gauguin, cerne les formes de noir afin d’accentuer leur présence et de renforcer leur impact.
Cependant, renvoyant directement à l’intériorité et aux sentiments du peintre –par essence invisibles et impalpables- il est difficile de saisir tous les enjeux de l’œuvre sans avoir connaissance de sa vie.

« Mr Hodler voit laid »
La présence de personnages dénudés dans un même espace, leur attitude lascive et la représentation très cru des corps ajouté au format hors-normes de la toile (116×299 cm) normalement réservé aux peintures d’histoire, choqua les contemporains du peintre. Bien que l’œuvre véhicule des valeurs universelles auxquelles de nombreuses personnes auraient pu s’identifier, elle génère cependant un certain malaise. La représentation réelle d’idées abstraites, sa dimension intime et torturée, l’oscillation entre rêve et réalité occasionnent une perte de repères accentuées par l’extrême dépouillement de la scène. La démarche d’Hodler est dans un premier temps peu comprise. Critiques et spectateurs ne sont pas encore en phase avec son vocabulaire esthétique.

Vers une reconnaissance
   En 1891, la même année où La Nuit est décrochée de l’exposition au Musée Rath de Genève, elle est exposée au Salon du Champ-de-Mars à Paris. Dans ce Salon non-académique l’œuvre est tout de suite repérée et encensée par Rodin et Puvis de Chavannes.
« Il est clair que la plupart des exposants au Champ de Mars sont beaucoup plus tourmentés que la plupart de leurs confrères des Champs-Elysées par ce désir d’être novateurs, ou du moins de le paraître », Georges Lafenestre dans la Revue des Deux Mondes sur le Salon du Champ-de-Mars de 1891.
En plus de se faire connaître sur la scène européenne et d’acquérir un statut de peintre d’avant-garde, la reconnaissance de ses œuvres permet à Hodler d’envisager la vie et ses futures créations différemment. Sans pour autant évacuer tout thème en relation avec la mort dans ses œuvres, il se laisse aller à des représentations moins sombres et torturées. L’angoisse de mourir subitement en tant qu’artiste incompris s’étant estompée il réalise  par opposition à La NuitLe Jour.

                    Image            Le Jour, 1900, huile sur toile, 160 x 340 cm, Berne, Kunstmuseum.

   Le titre de l’œuvre n’est pas le seul élément qui les fait s’opposer. Les coloris utilisés sont quant à eux beaucoup plus vifs et la luminosité baigne la scène. Les personnages toujours nus sont cette fois-ci assis sur des draps blancs. Ils s’éveillent dans une nature fleurie.  L’horizon est dégagé.
L’ultime reconnaissance pour le peintre a lieu dans son pays, la Suisse, où en 1901, en plus d’être reconnu comme peintre national, le Musée de Berne décide d’acquérir quelques-unes de ses œuvres dont Le Jour, et l’œuvre tant controversée mais néanmoins à l’origine de son succès, La Nuit.

                                                                                                                                                                                                                                             SH
Bibliographie

Ouvrages
–       BENDER E., La vie de Ferdinand Hodler, Rascher & cie, 1923.
–    CASSOU J., SALIS J., SCHMIDE G.,  L’art moderne en Suisse de Hodler à Klee,  Musée national d’art moderne (les Presses artistiques), 1960.
–       HAUPTMAN W., Hodler, Galerie des arts, Milan, 2007.

Articles
–       CHANTRE P.L. Comment Hodler a conquis Paris. Allez Savoir !, Septembre 2007, n°39.
–       JUMEAU-LAFOND J.D., Ferdinand Hodler 1853-1918, La Tribune de l’Art, Novembre 2007.
–       NOCE V., Hodler, l’intranquille, Libération, Janvier 2008.
–       PIGUET P., Hodler : la forme et l’idée, L’œil, Décembre 2007, n°597.

 Catalogues d’exposition
–       BRUSCHWEILER J., MAGNAGUAGNO G., Ferdinand Hodler : 1853-1918, Musée du Petit Palais, Association française d’action artistique, Paris, 1983.
–       LEMOINE S., PATRY S., Ferdinand Hodler: 1853-1918, dir. Musée d’Orsay, RMN, Paris, 2007.

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