La belle Ellis

(reprise d’un travail universitaire)

Otto Dix, Ellis, aquarelle, 1923

Otto Dix, Ellis, aquarelle, 1923

Premier article, premier essai, et aujourd’hui on vous propose une étude d’œuvre. J’en ai choisi une particulièrement belle pour marquer le coup, une aquarelle d’Otto Dix, Ellis de son petit nom.

Une œuvre assez agressive….mais qu’en est-il ?

L’inconnue, tronquée au niveau du bord inférieur, la silhouette détourée par un noir bleuté, s’en retrouve projetée vers le spectateur.  Elle, ou plutôt ses vêtements, occupent toute la composition, envahissant littéralement le champ de l’image. Ces accessoires sont ceux d’une élégante : chapeau, boa, et un voile d’une grande délicatesse.
Il s’agit en fait d’un dessin aquarellé, et Dix en fait une utilisation bien particulière… Les traits du visage et les boucles sont réalisés au crayon, la feuille est ensuite mouillée et le papier absorbe les pigments que Dix a grossièrement déposés, à la manière d’un buvard. C’est ce qui permet à Dix de suggérer l’aspect duveteux et vaporeux des accessoires, du boa. S’il désire apposer une nouvelle couleur il remouille sa feuille. Seuls certains détails sont effectués à sec et donnent l’impression que l’aquarelle, sèche, a adhéré inégalement aux grains du papier.
Cette technique de l’aquarelle chez Dix induit forcément des contrastes entre zones floues et nettes. Les vêtements relèvent plutôt des premières tandis qu’à l’inverse, le corps, et surtout le visage, relèvent du trait : ferme, violent, tourbillonnant il vient dessiner un corps maigre et un visage fin et creusé qui contrebalancent l’opulence des vêtements.

Diapo Ellis

À ce stade, je pense qu’il est nécessaire de rappeler que chez Dix la technique est toujours asservie au contenu. C’est le « quoi » qui détermine le « comment » et jamais l’inverse, ce qui le mène à développer une pluralité de styles et d’effets. Et précisément, dans le cas présent, le « quoi » sert assez habilement le « comment » puisque cette opposition entre zones nettes et zones floues sert le contraste entre le traitement des vêtements et celui des chairs.

En effet, autant les vêtements renvoient à ceux des grandes dames et donc sont assimilés à une forme d’élégance et de beauté, autant on peut bien dire qu’Ellis est laide.
Elle est d’abord extrêmement maigre – Dix a d’ailleurs pris soin de rehausser ses os de blanc laissant ainsi deviner un buste squelettique et une poitrine inexistante- maigre au point que ça en devient dérangeant. La pauvre Ellis étant réduite à ses os, serions-nous à même, sans le secours des vêtements, de dire avec certitude s’il s’agit d’un homme ou d’une femme ?…
Une forme de dé-séxualisation à laquelle Ellis tente tant bien que mal de pallier. Comment ? Par l’apprêt.
Sa féminité, elle ne tient plus qu’au fard, à la superficialité, au maquillage et au vêtement, c’est-à-dire au masque et au déguisement. Et comme dans les peintures de Dix, le médium devient ici le maquillage, et la surcharge de couleurs traduit la surcharge de maquillage. Donc, véritablement, Dix la « tartine », la « barbouille ». La technique asservie au sujet.
De plus, les nombreuses lignes descendantes qui tirent la composition vers le bas (les bords du chapeau, le voile, le boa..) donnent un effet « flasque ».
Ellis est donc très loin des femmes fatales bien en chair que Dix se plaît à représenter parfois. Pour autant, elle incarne tout un pan de l’œuvre de Dix :  les femmes et la chute de l’Éros. Il s’agit donc d’une « féminité altérée, cruellement caricaturée par Dix qui a un rapport réfléchi à sa propre misogynie » selon les propos de Katia Baudin.

Otto Dix, Léonie, 1923, Lithographie.

Otto Dix, Léonie, 1923, Lithographie.

En effet, Dix était : « fasciné par la laideur et comme il l’a avoué lui-même il n’était pas mécontent que la vie ne soit pas rose-bonbon »  1. C’est d’ailleurs un peu dans cette optique qu’il s’est porté volontaire pour aller au front. Il voulait voir ça, voir l’horreur, de près. Mais Dix est aussi fortement influencé par la philosophie Nietzchéenne qui prône que la vérité est laide.
Ainsi, Dix (qui dans la deuxième partie de sa vie sera affilié au courant de la nouvelle objectivité) peint des horreurs parce qu’il les constate. Rien de plus rien de moins. Si Ellis est laide, c’est qu’elle l’est, c’est que la vie et la société le sont. Il souhaite porter un regard objectif sur la société de son temps, dévoiler une réalité – perçue évidement – mais réalité tout de même. La laideur fait partie intégrante de l’œuvre de Dix.
Par ailleurs, les critiques ont souvent constaté chez lui une sorte de jouissance à rendre compte de l’horreur qui met mal à l’aise. C’est le cas d’Ellis. Nous percevons le plaisir de l’artiste , sa jouissance face à sa maîtrise de l’outil. Contrairement à ses peintures à l’huile où sa technique dite « mixte » exige une minutie froide et distante, de ses aquarelles il se dégage une grande énergie tant dans les traits que dans l’assemblage des couleurs. Or puisque tout dans cette œuvre vient accuser la laideur du personnage, en jouir c’est de la « jouissance dans l’horreur« ( 2).

De l’horreur à la jouissance et de la jouissance au rireEllis a clairement un aspect caricatural, cette forme d’expression étant chère à Dix car apte à traduire l’âpreté de son regard. Ici, la caricature sert et accuse la laideur mais pousse également à sourire. On rit surtout devant son sourire à elle trahissant comme une confiance sans faille en sa féminité, en sa séduction… or il est loin de séduire ce sourire…
C’est ainsi que la chute de l’Éros devient un élément comique. Dans cette aquarelle ( et c’est récurent chez Dix), le comique est lié à l’horreur : c’est parce qu’Ellis est affreuse qu’elle est drôle.
L’autre élément producteur de comique dans cette œuvre c’est le détournement du portrait : Ellis adopte ici une pose canonique de ce genre. Rien d’étonnant lorsqu’on connaît l’amour de Dix pour « les maîtres anciens » ( 3). Pour autant, ce type de portraits appelle plutôt une huile sur toile. Or Dix choisit l’aquarelle, technique généralement et classiquement destinée à la prise sur le vif, la capture instantanée – ou presque – du réel. Mais, dans le cas d’Ellis, Dix ne recherche pas la ressemblance, la vérité physique. Il s’agit bien plus de singer la réalité de l’Allemagne des années 20.

Car Ellis peut  se faire l’incarnation de deux personnages de la société malade de l’époque.
Avec ses beaux habits et sa pose canonique, elle peut être assimilée à une grande dame de la société ou une riche bourgeoise. Mais ses vêtements ne fonctionneraient plus alors que comme des attributs flasques, symptômes d’une classe sociale laide et en perdition; et en ce cas la dérision quant au portrait bourgeois serait totale.
Mais une autre hypothèse peut être avancée…. Katia Baudin, dans son mémoire, mentionne l’existence d’une série d’aquarelles datant des même années, représentant toutes des prostituées en-chapeautés aux allures de momies. Or est-ce que nous ne serions pas dans le même type d’iconographie ? Ellis pourrait donc être une prostituée, une supposition renforcée par le fait que, dans l’œuvre de Dix, l’Éros est toujours lié au thanatos; et force est de constater que la dimension morbide est bien présente.
Nous avons déjà souligné l’extrême maigreur d’Ellis; à cela s’ajoute un jeu subtile sur les couleurs complémentaires : les tons vifs des vêtements accusent par contraste la lividité du personnage, dominés par le orange et les couleurs chaudes ils renforcent la morbidité des bleus et verts utilisés pour la carnation.
Or la prostituée est, depuis longtemps mais de manière encore plus récurrente dans les années 20, associée à la mort. Éros et Thanatos… Ellis se mue en faucheuse prêtre à répandre le mal sous forme de maladies vénériennes.
Non seulement Ellis n’est plus vraiment femme, mais a fortiori elle n’est plus vraiment humaine, tellement décharnée qu’elle nous paraît au bord de la mort et avoisine l’iconographie de la momie. De plus, son regard – regard qui a une place considérable dans un portrait – tend plus vers l’animalité que l’humanité. Elle se fait alors la représentation d’une sexualité devenue bestiale et animale, la prostituée-faucheuse à l’affut de sa proie.

Ainsi, tant dans la représentation que dans l’idée qu’elle sous-tend, Ellis est liée à cette déshumanisation qui court toute l’œuvre de Dix. Privée d’identité, privée d’humanité, ne se faisant plus valoir que par l’opulence, Ellis incarne la société Allemande des années 20 et tous les vices que lui trouve l’artiste. Cette aquarelle traduit le mal-être de l’Allemagne ravagée par la première guerre mondiale, un mal-être qui s’exprime à travers le regard d’Otto Dix, également à jamais marqué par les horreurs du front.

Annaëlle

Bibliographie :

Ouvrages généraux :

– SABARSKY S., Otto Dix, Paris, Herscher, 1992.

 Travaux universitaires :

– BAUDIN K., L’apocalypse de Weimar Otto Dix et les maîtres anciens, [s.l] ; [s.n], 1994
– BAUNDIN K., Otto Dix et les avants-gardes de l’expressionnisme au dadaïsme : 1919 -1920, mémoire de maîtrise sous la direction de Serge Lemoine, [s.l] ; [s.n], 1996

Catalogues d’exposition :

– Dix, peintures, aquarelles, gouaches, dessins et gravure du cycle la guerre, cat.exp ., Stuttgart, la Galerie de la Ville de Stuttgart, 1972.
Otto Dix œuvre de jeunesse, cat.exp., Paris, Musée-galerie de la SEITA, 1993.

Essai :

– ROCHLITZ R., « Otto Dix entre vérisme et allégorie » in Otto Dix, dessins d’une guerre à l’autre, cat.exp., Paris, Ed. Du Centre Pompidou : Gallimard, 2003.

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